Belgium’s got talent et la protection des candidats mineurs : le jury va-t-il trop loin ?

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Après 10 secondes de prestations, le premier buzz retentit. Suivi bientôt du deuxième. Le troisième juré, hilare, laisse le candidat s’enfoncer quelques secondes encore avant de mettre fin au calvaire. Suivent les votes et des remarques cassantes, blessantes, bien senties. Le public hurle de joie. Les nouveaux jeux du cirque ont fait une victime de plus. Une victime de 14 ans.

Cette scène n’a rien d’une fiction : vous pouvez la vivre chaque semaine dans Belgium’s got talent. Et pareil dans les pays, nombreux, où l’émission fait un tabac.

Dans ces nouveaux jeux du cirque, il faut des morts. Sinon l’audience ne suit pas. A tel point que les présentateurs en coulisses, chargés de maintenir la pression, ne se privent pas de le rappeler, tant qu’ils peuvent : « Ouh la la, qu’est-ce qu’ils ont mangé aujourd’hui ! Ca casse grave sur scène. »

Jusque là, rien de vraiment neuf et l’on dira que si on désapprouve ce genre de divertissement, on n’a qu’à pas le regarder.

Sauf que parfois, la victime est un(e) mineur(e) et que là, le droit s’en mêle.

Proie facile que cette adolescente de 14 ans, manifestement épouvantablement stressée, que les présentateurs prennent un malin plaisir à terroriser juste avant d’entrer en scène et qui, bien que sélectionnée, entend trois fois un monsieur très subtil lui dire qu’on s’en fiche si l’imitation est sa passion, qu’elle doit changer de passion parce que non, vraiment, ca ne va pas aller. Ou ce duo (un frère et une sœur tous deux mineurs d’âge) qui ne font certes pas la meilleure performance de la soirée mais qui ne méritent pas pour autant d’être lapidés médiatiquement devant tout le pays.

Une fois de plus, cette émission repose une question lancinante : jusqu’où peut-on aller quand on implique un enfant dans un programme, sans nuire à son développement ?

Cette importante question est de plus en plus prégnante, dans une société de l’image et des médias qui fait la part belle aux enfants et aux adolescents. Or, précisément, les enfants en général et les adolescents en particulier, recherchent activement leur participation. Ils sont demandeurs de participation, surtout quand le format de l’émission crée une « starification » séduisante à cet âge.

On n’évolue pas dans un vide juridique.

Le mineur, une proie facile mais protégée par le droit

Le CSA (France) a adopté une délibération du 17 avril 2007 relative à l’intervention de mineurs dans le cadre d’émissions de télévision.

Le champ d’application de la délibération est large et vise en principe toutes les formes connues de programmes : journal télévisé, émissions de téléréalités ou de jeux, témoignages ou discussions sur plateau, documentaires, etc.

Il est exigé des chaines de :

  • éviter la dramatisation ou  la  dérision, 
  • s’assurer  que  les  conditions  de  tournage  et  les  questions sont  adaptées  à  l’âge  des  enfants, 
  • éviter  que  l’intervention  du  mineur  ne nuise  à  son  avenir 
  • éviter  que  l’intervention  du  mineur  ne nuise à ses  perspectives  d’épanouissement personnel.

L’Angleterre a également un cadre juridique, qui se résume à trois règles principales :

  • entourer les mineurs de manière adéquate, c’est-à-dire en tenant compte de leur bien-être physique et émotionnel ainsi que leur dignité, dès l’instant où ils participent ou sont impliqué dans un programme ;
  • faire en sorte que les mineurs ne souffrent pas de détresse ou d’anxiété du fait de leur participation dans ce programme, ou de la diffusion de ce programme ;
  • veiller à ce que les prix destinés aux enfants soient appropriés à la fois à la fourchette d’âge de l’audience visée et aux participants.

Le CSA de la Communauté Française a lui aussi fait part de sa volonté de créer un cadre applicable également aux émissions télévisées. Le CSA souhaite des « conditions de tournage adéquates et des questions adaptées à l’âge des enfants », ainsi qu’éviter d’exploiter une situation de détresse.

Difficile de justifier, au regard de ces textes, le jeu de massacre auquel certains membres du jury se livrent.

Oublient-ils que le lendemain, le mineur doit se lever et aller à l’école où il affrontera des regards en coin ? Qu’il va tomber sur des tweets et autres commentaires sur facebook qui vont faire de sa prestation le bide de l’année et un buzz garanti dans son entourage ? Que la vidéo va circuler, être « likée » et servir de prétexte pour se moquer de lui ?

Oublient-ils que le mineur doit pouvoir encore se regarder dans la glace, à un âge où l’exercice n’est pas toujours facile, et ne pas se dire que non, décidément, il n’est qu’un bon à rien lui qui rêvait d’étoiles ?

Oublient-ils que même si le talent n’y est pas et que l’élimination est inévitable, il y a moyen de le dire et de le faire autrement pour éviter que le rêve, la passion et le travail ne deviennent une souffrance ?

Droit & Technologies

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